Monologues d'une blonde

cliché d'un jour et réflexion variable

11 septembre 2007

Temps anciens

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(Goury, Cotentin, oct 06)

Je viens de retrouver l'album de Malicorne "Le bestiaire" dont les rythmes et les sons peu radiophoniques sont empreints du souvenir de ma seule "fugue". Mes seize ans jamais sortis de chez papa-maman ont eu brusquement besoin d'air et sur un coup de tête, je suis partie dans une ferme de la Hague en compagnie de thésards soixante-huitards courbés sur la terre le jour, joyeusement délurés la nuit, à fouiller la poussière millénaire des abords du plus petit port de France. C'était ma première expérience de vie en communauté, de cuisine ("Demain c'est ton tour, on sera vingt à table. Tu sais ce que tu vas nous faire?") de fouilles archéologiques et de gens différents de mon milieu. J'avais menti sur mon âge et mon niveau d'études, j'avais menti à mes parents en prenant soin de m'occuper des formalités, j'ai menti sur place par omission pour ne pas montrer tout ce que je ne savais pas. J'ai vécu ce moment avec passion et légèreté, mignonne ingénue que j'étais alors. Ces chansons anciennes de Malicorne, jamais réécoutées depuis, c'est le souvenir d'une poussière chaude d'été, d'un tas de choses incompréhensibles pour moi alors, et d'un petit lézard qui, un matin, attendit mon réveil posé sur le rebord de la couverture, le bout de sa langue pas loin de la mienne.

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01 juin 2006

Etre et devenir

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( Matt Damon dans "Will Hunting", 1997)

Une série télévisée relatant le monde ouvrier est passée il y a quelques temps: "Le cri". Je n'en ai vu qu'un seul épisode, mais le hasard, qui a voulu me rappeler des souvenirs, l'a bien choisi. C'était celui où le fils d'un ouvrier de l'entreprise, devenu comptable, se sent déplacé dans sa fonction de col blanc, au point de quitter sa blouse pour retourner travailler avec les manoeuvres afin d'être en accord avec lui-même. Et encourt par son choix la désapprobation et l'incompréhension de sa hiérarchie, de sa famille et de sa belle-famille.
Une belle illustration de la difficulté de s'élever socialement. Les statistiques le disent: on reste bien souvent dans la case d'où l'on est issu. Mais, détail jamais mentionné, ce n'est pas seulement dû à l'éducation, au niveau intellectuel ou au parcours scolaire. Ni même à l'argent. Un fait entrave plus sûrement la progression sociale des enfants issus de milieux modestes: celui, tout simplement, de devoir commencer par tout quitter.
Quand les barrières économiques, intellectuelles et sociales sont franchies, les études réussies et la position établie on pense que tout est gagné. Ah... si une réussite sociale ne dépendait que d'un parcours sans faute... S'élever au-dessus de son milieu est un combat abstrait.
La première difficulté est de penser l'inconnu, car comment souhaiter quelque chose qu'on ne connait pas ? Comment atteindre une fonction qui tient plus du fantasme que d'une réalité ? Comment concevoir une place qui ne fait référence à rien ni personne dans l'entourage ? Il faut voir bien au-delà des parents, ce qui est déjà s'éloigner. La suite est de l'ordre du non-dit. Les parents sont fiers de l'enfant qui s'est élevé socialement au-dessus d'eux, mais inconsciemment ils attendent toujours un comportement en rapport avec leur milieu. Or, comment se conformer à une attente ou même s'entendre, quand tout a changé en arrière plan: le langage, les codes, les références, les relations et la manière de concevoir l'avenir?
On ne fait pas facilement une croix sur son héritage, quelqu'il soit. Et en même temps on ne peut pas revenir en arrière, comme dans "Le cri", sans susciter colère et incompréhension. Refuser de réussir c'est insulter l'entourage qui, lui, aurait voulu cette chance. C'est aussi refuser l'espoir du changement, du possible, d'un avenir enfin différent pour ceux qui restent en arrière, car un seul qui se grandit grandit les autres avec lui.
Changer de milieu c'est s'exiler socialement. On se trouve entre deux eaux, entre deux mondes, à se demander quelles berges choisir, tiraillés entre le besoin de se conformer à un modèle bien ancré et l'élan qui porte vers l'avant. Il faut une part de violence qui tient de la rebellion, de la fuite ou du sentiment de survie pour finalement rompre les amarres. Et s'il n'y a pas de rage, juste une envie qui tient de l'insolite et de l'indicible, qui porte loin mais pèse bien lourd. Et au risque toujours de se noyer.

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24 mai 2006

Voyage dans la poussière

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( le port Racine, Manche, plus petit port de France )

J'ai participé à un camp de fouilles archéologiques à quelques pas de là, sur un espace terreux coincé entre les rochers. C'était un foyer datant du Moustérien, plein de silex et d'éclats de pierres taillées. J'avais dû mentir sur mon âge, haussant mes seize ans aux dix-huit réglementaires pour me faire accepter dans ce groupe d'étude. Je ne savais pas ce que je venais y chercher, poussée par une envie irrésistible d'autre chose. J'ignorais tout de la remontée dans le temps dans la poussière, en grattant la terre centimètre par centimètre. J'ai appris le relevé du site au cordeau le soir, le lent dégagement des pièces à la brosse, la poussière avalée tout le long de la journée sous un ciel d'été, avec la mer à quelques mètres qu'on ne regardait pas, trop absorbés par ces fragments de pierres qui sortaient de l'oubli pour raconter l'Histoire. Patience et méthode. Et c'est le nez au ras du sol, à enlever successivement des couches de terre que j'ai compris ce que signifie le Temps, celui des strates accumulées qui avaient figé presque éternellement la trace des premiers hommes. L'archéologie tient de la chasse aux trésors, avec son côté profanateur qui vient détruire la gangue protectrice si lentement construite. Ici le trésor principal était le racloir, pièce maîtresse du site. Et j'ai trouvé le mien, à la tranche transparente et magnifiquement dentelée, qui me remplissait la main comme prêt à l'ouvrage.

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14 mai 2006

En passant

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Souvenir des petits matins d'hiver, sur le chemin du lycée. Je regardais en passant, derrière les rideaux des cuisines, sous l'éclairage cru des néons, les familles prenant leurs petits déjeuners, se préparant à partir, toutes ses vies qui s'apprêtaient en même temps. Et le soir, ces mêmes familles qui s'attablaient devant la lumière bleue des télévisions. La régularité de ces scènes avait quelque chose de rassurant, d'universel, comme si rien ne devait jamais changer. Curieusement j'avais à la fois envie d'habiter dans toutes ces maisons et de partir, déjà, pour aller voir si c'était pareil ailleurs. Aujourd'hui j'aimerai aller voir ailleurs si j'y suis.

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15 avril 2006

Du vert à perte de vue

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( Vue sur Clécy depuis l'aire de lancement des parapentes, Calvados)

Un endroit où j'ai vécu quelques temps: la Suisse Normande. Au sud-ouest de Caen, entre Thury-Harcourt et Bagnoles-de-l'Orne, c'est une petite région aussi ciselée qu'un bijoux, d'un vert émeuraude d'un bout à l'autre de ses champs soigneusement découpés, parsemenée de petits villages qui suivent le cours parfois débordant de l'Orne. Les collines, majestueuses, sont arrondies comme dans les illustrations pour enfants. Leur vallonnement est marqué par une végétation plus dense qui apporte de la fraîcheur l'été, et depuis leur sommet, des points de vues vertigineux donnent l'illusion qu'ici le ciel est plus vaste qu'ailleurs.

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09 avril 2006

Les dimanches en famille

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( Marie au bord de l'eau à Quinéville)

Ça ressemblait à une chanson de Bénabar, "Les repas du dimanche midi...", et aussi à une chanson de Michel Jonaz, "On allait au bord de la mer..." mais ça se passait bien avant qu'elles soient écrites, mes dimanches en famille. Ça commençait par le repas du midi devant "La séquence du spectateur" que nous regardions sans poser les yeux sur nos assiettes. Puis on prenait la N13, direction Montebourg. On arrivait toujours à la même heure dans la petite maison de bourg de ma grand-mère. Mes oncles et tantes étaient déjà là, qui trainaient un peu à entrer dans leur vie d'adulte. Les années 70 étaient en pleine euphorie et mes parents étaient bien jeunes.
Le gâteau à peine avalé, j'allais jouer avec ma soeur et le chien dans le jardin, la horde de mes cousins n'étant pas encore née.
Les jours de pluie on s'ennuyait devant "Dimanche Martin". Je poussais à la promenade: si on tenait jusqu'à "L'école des fans", c'est que le mauvais temps avait eu raison de l'énergie des grands et qu'on ne sortirait pas. Enfin on s'entassait dans les voitures, direction la mer. On marchait un moment sur les longues plages grises du débarquement, en ramassant les os de seiches pour les canaris de ma grand-mère. Puis on allait se réchauffer dans l'unique café désert planté au bord de la plage. On regroupait les tables, on remplissait la moitié de la salle à nous tous. Chacun buvait son verre en silence, pour moi un Orangina, qui avait du goût et beaucoup plus de bulles que maintenant. Puis j'entendais, venant du logement privé du propiétaire, le générique des "Sentinelles de l'air". Je m'efforçais de ne pas pleurer, il aurait fallu expliquer et on n'aurait pas compris. Tous les dimanches je pressais le mouvement pour partir et pour rentrer à temps voir ma série, et tous les dimanches je vivais une frustration intense en entendant la bande son dans un bar quelconque.
On retrournait chez ma grand-mère, dernières embrassades et chacun s'éparpillait. De retour au bercail, on retrouvait notre place à table devant la télé. Le chronomètre stressant de "Stade 2" clôturait la journée, il était temps de finir les devoirs pour le lendemain. A voir de loin, je sens l'ennui de ces dimanches qui n'en finissaient pas, monotones et toujours pareils. Ils ont duré des années, j'ai fini par les haïr et les fuir. Aujourd'hui, toutes les images qui s'y rattachent, mélange de gris, de télévision et de famille, même teintées de longueurs insupportables, n'en font plus qu'une seule, celle du souvenir.


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23 mars 2006

A propos de geishas

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( Geisha pour photo touristique à Kyoto, 1993)

J'ai recadré cette photo où je suis sensée figurer car, au moment de la prise, j'étais tellement pétrifiée par l'ampleur du costume et la sophistiquation du maquillage de cette geisha pour touristes que j'avais l'air d'un lapin alluciné. La photo aplatit et ne rend pas le volume, l'odeur, la lenteur des gestes qui accompagnaient cette tenue et qui donnaient à cette femme un air surnaturel.
Tout ce qui manquait à l'autre film à ambiance asiatique qui m'a, hélas, déçue aussi: "Mémoires d'une geisha". Et c'est bien dommage parce qu'on ne voit pas souvent des films sur le Japon, que c'était un beau sujet et qu'il y avait tout de même de magnifiques costumes et des actrices superbes, bien qu'au physique fort éloigné des normes de beauté japonaise de l'époque. Car tout ça façonné pour nos yeux d'occidentaux.
Alors pour rire, une photo, non pas de geishas, mais de Koumi et moi dans le jardin de sa maison parentale, dans les environs de Kyoto, lors de mon voyage au Japon en 1993. Elle m'avait invitée à une cérémonie du thé dans la plus pure tradition où le kimono était de rigueur. Tenue difficile à porter, dont les vêtements de dessous compriment les seins, enserrent de partout, jusqu'au obi (ceinture) qui efface la taille, l'ensemble donnant une silhouette aux formes gommées. La suprême dificulté est de marcher sans ouvrir le kimono. Il faut plier légèrement les jambes, comme au ski, les genoux en dedans, et faire des pas minuscules avec des sandales qui, s'en en avoir l'air, font attrocement mal aux pieds. Ce qui fait qu'aujourd'hui encore les japonaises ont souvent une démarche ridicule, surtout quand elles courent. L'ajustement du kimono ne doit pas bouger d'un pli, ni la serviette/mouchoir dans son étui, calée dans l'échancrure, ni le kimono de dessous qui doit toujours dépasser d'un doigt uniquement. Alors lorsque dans le film la méchante geisha fait apparaitre l'intérieure de sa jambe en enjambant une entrée de porte, ça saute aux yeux. La symétrie de leur vêtement souvent bousculée, leur liberté de mouvement, les pas assez larges pour passer d'une pierre à l'autre sur un cours d'eau, pareils. C'est du détail pensez-vous, mais la culture japonaise fonctionne sur le détail minutieux. Les omettre c'est parler d'autre chose. En l'occurence, c'est un film inconsistant malgré l'histoire, sans grande portée, un peu comme lorsque les américains réalisent sérieusement un film en costumes sur la France de Louis XVI. Ça fait sourire et ça distrait.

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19 mars 2006

Ma première peinture

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( "Le jeune mendiant" de Murillo, 1617-82, musée du Louvre)

Cette peinture a été la seule que j'ai eu sous les yeux pendant mes dix premières années. C'était un couvercle de boîte de chocolats qui avait été soigneusement découpé et punaisé au mur. Alors que les livres ne me parlaient pas encore, je regardais attentivement la peau de ce jeune garçon rougir aux fils des ans sous l'effet du soleil. Je me souviens être restée longtemps assise à même le sol, juste en dessous de lui, à détailler ses orteils, ses genoux, son attitude tranquille, de m'être dit que le soleil qui passait par sa fenêtre éclairait comme le mien. Ce qu'il faisait de ses dix doigts m'importaient peu, moi-même je ne savais pas ce que mes mains faisaient la plupart du temps. Je le trouvais beau, il était auréolé de mystère autant que de lumière, même si je trouvais curieux qu'on puisse manger des crevettes avec des pommes. Je sentais bien un peu de tristesse dans son attitude mais je ne savais pas à quoi l'attribuer, sinon à sa tête trop penchée. On a changé de maison, il a changé de mur. Accroché à côté de la télévision, mon attention s'est détournée de lui. Son charme s'atténuait, les couleurs avaient toutes viré, les verts avaient fondu et le rouge avait envahi la peau. On a encore déménagé, il a disparu et je l'ai oublié. C'est bien plus tard, au hasard d'une ballade dans le Louvre que je me suis retrouvée face à lui. Ma petite image, que je croyais connue de moi seule, était en fait un très grand tableau fouillé par des centaines d'yeux tous les jours. Et j'ai vu alors ce qu'il représentait vraiment. Si l'intention de Murillo avait été de montrer la beauté sous les haillons de la misère, il avait réussi: je n'avais vu que cela, et aujourd'hui encore, même en connaissant l'envers du décor, j'y vois toujours un jeune garçon aussi tranquille que je l'étais, qui ne faisait rien d'important de ses dix doigts tout en profitant d'un rayon de soleil qui le transformait.

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23 février 2006

Ohayô soumimassen

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(Tokyo, 1994)

Ces jours-ci, une chanson sirupeuse m'obsède. A cause de quelques formules de politesse japonaise. Elle me ramène là-bas, lorsque, étudiante, je me suis trouvée, pendant trois semaines, plongée au coeur de Tokyo. J'ai ramené très peu de photos de ce voyage et une bande vidéo qui s'est auto-détruite depuis. Mais il me reste en mémoire la prononciation un peu traînante des filles, la stridence omniprésente des cigales, même au coeur des villes, son bien particulier que l'on retrouve dans les dessins animés et les films de Kitano, et ce contraste étonnant des quartiers simples de Tokyo, avec ces maisons aux allures de préfabriqué à deux ou trois étages, qui côtoient sans transition les quartiers futuristes noyés de néons et de tours allucinantes. Comme sur cette photo, prise du balcon de mon petit appartement, dans le quartier de Roppongi, photo que j'avais mise au rebut à cause de sa mauvaise qualité technique et qui s'impose aujourd'hui. Une vision à la Blade Runner, avec au loin les gratte-ciels étincelants du quartier fou de Shinjuku qui nous laissaient, nous les petits français complètement dépaysés, béants de stupéfaction.

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23 janvier 2006

Mon meilleur souvenir

belem

Les meilleurs souvenirs sont souvent partagés: des vacances inoubliables entre amis, des fêtes de famille mémorables, une soirée, une rencontre. Un seul baiser. Il y a aussi les instants glorieux qui se vivent solitaire: la réussite d'un concours, la satisfaction d'une oeuvre aboutie, l'adéquation parfaite entre un état d'âme et le monde extérieur. Bref, j'en ai des tas comme ça et d'autres encore, et comme ce ne sont pas les derniers, j'attends d'être bien vieille pour en faire l'inventaire.
Je mets celui-ci en avant car il a peu de chance de se reproduire sur l'échelle des hasards, et encore moins sur celle de mes intentions. Il tient sur cinq jours. Cinq jours passés dans le vent, continuellement trempée, sans dormir, les mains déchirées rongées par le sel, avec parfois la trouille au ventre. Cinq jours passés sans toucher terre, hallucinée au point d'en avoir oublié tout le reste, gens, paroles et détails qui m'entouraient. Pendant l'été 1987, à la suite d'un vague tirage au sort dans la presse locale, lors du passage de la Cuty Sark à Cherbourg, j'ai eu le bonheur de passer ces cinq jours sur le Belem, le dernier trois-mâts français encore à flot, aujourd'hui navire-école.
Nous étions une douzaine à partager cette joie. Enfin, presque. Dès la sortie du port, trois au lit. La ligne de terre franchie, quatre en moins. L'épreuve du repas avec la sauce qui fait le tour du plat par le haut, deux qui ne sont pas revenus, et après le tour de garde dans les réserves, avec l'odeur écoeurante des stocks de viande fraîche et de vin, nous n'étions plus que deux pour aider l'équipage. Ça m'arrangeait. Je n'avais plus personne à passer par-dessus bord pour être la première à monter dans les voiles, surtout que le dernier restant était peu pressé d'aller gouter aux ivresses des hauteurs.
Mais grimper aux cordages et se glisser jusqu'au bout de la vergue n'était pas si simple; je dus me faire violence pour y retourner les fois suivantes. La nuit du troisième jour, j'étais de quart à apprendre la barre lorsqu'un membre de l'équipage est venu me chercher. "Ça te dit de venir avec moi tout en haut ?". Je savais ce que ça voulait dire: le mouvement du bateau qui s'amplifie avec la montée alors que l'échelle, elle, se rétrécie, le vertige qui passe sans prévenir et la descente plus difficile encore. Je ne suis pas un mec mais je ne pouvais quand même pas me dégonfler. Je me suis donc retrouvée dans le vide, au bout de la plus haute vergue, une corde tendue sous les pieds, à carguer à pleines mains la voile alourdie par la pluie et le vent, génée par le roulis du bateau et empétrée dans un équipement d'homme. Ma tâche terminée, agrippée et tremblante malgré tout, je m'efforçais de me décrisper, afin d'entreprendre au mieux la descente vertigineuse, en regardant le panorama. La pleine lune donnait un éclat de métal aux vagues et, conjuguée à la pluie, faisait tout briller. La vision que j'avais sous les yeux était hors-norme, inconnue, immense. Je n'avais jamais rien vu de pareil car aucun film, aucune photo n'aurait pu le capter ni le rendre. J'étais dépassée par la grandeur de l'instant. Je comprenais que ce n'était pas le fait d'un simple plaisir des sens, ni d'une griserie de l'intellect dopé au grand air. C'était un moment de grâce, un moment suspendu dans le temps et l'espace. Si haut, rien ne comptait plus. Je faisais un tout avec les éléments, je comprenais le passé et l'avenir m'appartenait.
Le précieux ne se touche pas, même du bout des doigts, et pour préserver ce souvenir heureusement sans photo, je ne l'évoque jamais et ne chercherais jamais à le revivre. Je le dépose juste ici, pour partager juste une fois cet instant magique dans les voiles.

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