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( Matt Damon dans "Will Hunting", 1997)

Une série télévisée relatant le monde ouvrier est passée il y a quelques temps: "Le cri". Je n'en ai vu qu'un seul épisode, mais le hasard, qui a voulu me rappeler des souvenirs, l'a bien choisi. C'était celui où le fils d'un ouvrier de l'entreprise, devenu comptable, se sent déplacé dans sa fonction de col blanc, au point de quitter sa blouse pour retourner travailler avec les manoeuvres afin d'être en accord avec lui-même. Et encourt par son choix la désapprobation et l'incompréhension de sa hiérarchie, de sa famille et de sa belle-famille.
Une belle illustration de la difficulté de s'élever socialement. Les statistiques le disent: on reste bien souvent dans la case d'où l'on est issu. Mais, détail jamais mentionné, ce n'est pas seulement dû à l'éducation, au niveau intellectuel ou au parcours scolaire. Ni même à l'argent. Un fait entrave plus sûrement la progression sociale des enfants issus de milieux modestes: celui, tout simplement, de devoir commencer par tout quitter.
Quand les barrières économiques, intellectuelles et sociales sont franchies, les études réussies et la position établie on pense que tout est gagné. Ah... si une réussite sociale ne dépendait que d'un parcours sans faute... S'élever au-dessus de son milieu est un combat abstrait.
La première difficulté est de penser l'inconnu, car comment souhaiter quelque chose qu'on ne connait pas ? Comment atteindre une fonction qui tient plus du fantasme que d'une réalité ? Comment concevoir une place qui ne fait référence à rien ni personne dans l'entourage ? Il faut voir bien au-delà des parents, ce qui est déjà s'éloigner. La suite est de l'ordre du non-dit. Les parents sont fiers de l'enfant qui s'est élevé socialement au-dessus d'eux, mais inconsciemment ils attendent toujours un comportement en rapport avec leur milieu. Or, comment se conformer à une attente ou même s'entendre, quand tout a changé en arrière plan: le langage, les codes, les références, les relations et la manière de concevoir l'avenir?
On ne fait pas facilement une croix sur son héritage, quelqu'il soit. Et en même temps on ne peut pas revenir en arrière, comme dans "Le cri", sans susciter colère et incompréhension. Refuser de réussir c'est insulter l'entourage qui, lui, aurait voulu cette chance. C'est aussi refuser l'espoir du changement, du possible, d'un avenir enfin différent pour ceux qui restent en arrière, car un seul qui se grandit grandit les autres avec lui.
Changer de milieu c'est s'exiler socialement. On se trouve entre deux eaux, entre deux mondes, à se demander quelles berges choisir, tiraillés entre le besoin de se conformer à un modèle bien ancré et l'élan qui porte vers l'avant. Il faut une part de violence qui tient de la rebellion, de la fuite ou du sentiment de survie pour finalement rompre les amarres. Et s'il n'y a pas de rage, juste une envie qui tient de l'insolite et de l'indicible, qui porte loin mais pèse bien lourd. Et au risque toujours de se noyer.