murillo
( "Le jeune mendiant" de Murillo, 1617-82, musée du Louvre)

Cette peinture a été la seule que j'ai eu sous les yeux pendant mes dix premières années. C'était un couvercle de boîte de chocolats qui avait été soigneusement découpé et punaisé au mur. Alors que les livres ne me parlaient pas encore, je regardais attentivement la peau de ce jeune garçon rougir aux fils des ans sous l'effet du soleil. Je me souviens être restée longtemps assise à même le sol, juste en dessous de lui, à détailler ses orteils, ses genoux, son attitude tranquille, de m'être dit que le soleil qui passait par sa fenêtre éclairait comme le mien. Ce qu'il faisait de ses dix doigts m'importaient peu, moi-même je ne savais pas ce que mes mains faisaient la plupart du temps. Je le trouvais beau, il était auréolé de mystère autant que de lumière, même si je trouvais curieux qu'on puisse manger des crevettes avec des pommes. Je sentais bien un peu de tristesse dans son attitude mais je ne savais pas à quoi l'attribuer, sinon à sa tête trop penchée. On a changé de maison, il a changé de mur. Accroché à côté de la télévision, mon attention s'est détournée de lui. Son charme s'atténuait, les couleurs avaient toutes viré, les verts avaient fondu et le rouge avait envahi la peau. On a encore déménagé, il a disparu et je l'ai oublié. C'est bien plus tard, au hasard d'une ballade dans le Louvre que je me suis retrouvée face à lui. Ma petite image, que je croyais connue de moi seule, était en fait un très grand tableau fouillé par des centaines d'yeux tous les jours. Et j'ai vu alors ce qu'il représentait vraiment. Si l'intention de Murillo avait été de montrer la beauté sous les haillons de la misère, il avait réussi: je n'avais vu que cela, et aujourd'hui encore, même en connaissant l'envers du décor, j'y vois toujours un jeune garçon aussi tranquille que je l'étais, qui ne faisait rien d'important de ses dix doigts tout en profitant d'un rayon de soleil qui le transformait.