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Les meilleurs souvenirs sont souvent partagés: des vacances inoubliables entre amis, des fêtes de famille mémorables, une soirée, une rencontre. Un seul baiser. Il y a aussi les instants glorieux qui se vivent solitaire: la réussite d'un concours, la satisfaction d'une oeuvre aboutie, l'adéquation parfaite entre un état d'âme et le monde extérieur. Bref, j'en ai des tas comme ça et d'autres encore, et comme ce ne sont pas les derniers, j'attends d'être bien vieille pour en faire l'inventaire.
Je mets celui-ci en avant car il a peu de chance de se reproduire sur l'échelle des hasards, et encore moins sur celle de mes intentions. Il tient sur cinq jours. Cinq jours passés dans le vent, continuellement trempée, sans dormir, les mains déchirées rongées par le sel, avec parfois la trouille au ventre. Cinq jours passés sans toucher terre, hallucinée au point d'en avoir oublié tout le reste, gens, paroles et détails qui m'entouraient. Pendant l'été 1987, à la suite d'un vague tirage au sort dans la presse locale, lors du passage de la Cuty Sark à Cherbourg, j'ai eu le bonheur de passer ces cinq jours sur le Belem, le dernier trois-mâts français encore à flot, aujourd'hui navire-école.
Nous étions une douzaine à partager cette joie. Enfin, presque. Dès la sortie du port, trois au lit. La ligne de terre franchie, quatre en moins. L'épreuve du repas avec la sauce qui fait le tour du plat par le haut, deux qui ne sont pas revenus, et après le tour de garde dans les réserves, avec l'odeur écoeurante des stocks de viande fraîche et de vin, nous n'étions plus que deux pour aider l'équipage. Ça m'arrangeait. Je n'avais plus personne à passer par-dessus bord pour être la première à monter dans les voiles, surtout que le dernier restant était peu pressé d'aller gouter aux ivresses des hauteurs.
Mais grimper aux cordages et se glisser jusqu'au bout de la vergue n'était pas si simple; je dus me faire violence pour y retourner les fois suivantes. La nuit du troisième jour, j'étais de quart à apprendre la barre lorsqu'un membre de l'équipage est venu me chercher. "Ça te dit de venir avec moi tout en haut ?". Je savais ce que ça voulait dire: le mouvement du bateau qui s'amplifie avec la montée alors que l'échelle, elle, se rétrécie, le vertige qui passe sans prévenir et la descente plus difficile encore. Je ne suis pas un mec mais je ne pouvais quand même pas me dégonfler. Je me suis donc retrouvée dans le vide, au bout de la plus haute vergue, une corde tendue sous les pieds, à carguer à pleines mains la voile alourdie par la pluie et le vent, génée par le roulis du bateau et empétrée dans un équipement d'homme. Ma tâche terminée, agrippée et tremblante malgré tout, je m'efforçais de me décrisper, afin d'entreprendre au mieux la descente vertigineuse, en regardant le panorama. La pleine lune donnait un éclat de métal aux vagues et, conjuguée à la pluie, faisait tout briller. La vision que j'avais sous les yeux était hors-norme, inconnue, immense. Je n'avais jamais rien vu de pareil car aucun film, aucune photo n'aurait pu le capter ni le rendre. J'étais dépassée par la grandeur de l'instant. Je comprenais que ce n'était pas le fait d'un simple plaisir des sens, ni d'une griserie de l'intellect dopé au grand air. C'était un moment de grâce, un moment suspendu dans le temps et l'espace. Si haut, rien ne comptait plus. Je faisais un tout avec les éléments, je comprenais le passé et l'avenir m'appartenait.
Le précieux ne se touche pas, même du bout des doigts, et pour préserver ce souvenir heureusement sans photo, je ne l'évoque jamais et ne chercherais jamais à le revivre. Je le dépose juste ici, pour partager juste une fois cet instant magique dans les voiles.

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