homme
( foule devant les vitrines du boulevard Hausmann, Paris déc 2005)

J'ai ressorti de ma bibliothèque "Splendeurs et misères des courtisanes " de Balzac. Et lorsque je suis tombée, dès les premières pages, sur le "Fuge, late, tace" (fuis, laisse, tais-toi) de Lucien de Rubempré, j'ai enfin compris.
A vingt ans, lorsque je suis arrivée dans la capitale, tout ce que je savais de la vie sociale je le devais à Zola, Flaubert, Maupassant et Balzac. J'avais en tête des principes, des codes et des régles de comportement qui n'étaient plus de ce siècle. Même mes goûts visuels en étaient marqués: j'aurais vu des fiacres et des crinolines à ma descente du train que je n'aurais pas été surprise.
Très vite j'ai cotoyé la société étrangement versatile et mélangée des soirées parisiennes. A l'époque j'avais tout à apprendre, il me manquait le recul pour comprendre les gens et les stratagèmes qui m'entouraient. Ma naîveté, de jeunesse et de provinciale, m'a préservée des pièges de ce marais aux lueurs trompeuses. Comme ses héroïnes qui choisissent, par amour, une vie retirée et silencieuse, j'ai laissé filer tout ce beau monde sans regret et sans jamais avoir l'idée de l'exploiter. Et sans voir qu'il était le même que celui décrit par balzac un siècle plus tôt.
Car rien n'a changé: les journalistes, qui faisaient trembler les grands noms par leurs plumes assassines, sont devenus présentateurs et producteurs du petit écran bien plus cyniques qu'autrefois. Les écrivains, qui hantaient les diners en perpétuelle recherche d'appuis et d'éditeurs, produisent des best-sellers savamment commercialisés et renouvelés. Les actrices et les danseuses, qui faisaient tourner la tête des riches bourgeois, sont devenues les stars de la chanson et des podiums, plus fantasmées que jamais. La politique et la finance se tiennent toujours par le coude, accompagnés de quelques grands noms armoriés qui paillonnent encore, le tout sur fond d'argent et de manigance, dans ces mêmes salons à hauts plafonds, et tous accrochés aux bras de femmes choisies pour rehausser leurs éclats. Avec toujours quelques vedettes et étrangers tombés de nulle part qui passent comme des comètes dans cette constellation plus clinquante que céleste.
Balzac n'était pas un précurseur de la société moderne, c'était un moderne. S'il nous était contemporain, il nous raconterait les mêmes histoires. Loin des caméras ses héros d'aujourd'hui, toujours soucieux de leurs intérêts, auraient encore l'occasion de dire "Fuge, late, tace". Et pour agrémenter ses descriptions mordantes, Gala et Voici seraient ses livres de chevet, la télévision son premier conseiller et le cours de la bourse le baromètre de cette belle société.