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( photo de WK Interact, série "DoubleDream" à Paris )

Je voulais vous parler d'un mal bien français qui ne se voit pas car... justement, il n'y a rien à voir. Il s'agit de l'art urbain, ou plus précisément des graffitis, si méticuleusement et systématiquement enlevés de nos murs. Et là on dit bien souvent: normal, c'est pas beau, ça abîme, c'est un truc de voyou, du vandalisme et plein d'autres termes très évocateurs. Bon... c'est vrai qu'à la base c'est l'expression d'une contestation, une volonté de braver l'interdit, de provoquer et que le résultat n'est pas toujours réussi. Mais c'est surtout un domaine mal perçu, méconnu, qui véhicule une mauvaise opinion et qui a la particularité de nager entre deux eaux, celle des sommets élitistes et celle des bas-fonds de la répression.
Déjà, on confond souvent les taggs et les graffitis. Selon les dicos, les livres d'art, les concernés et les pratiquants les définitions divergent. Je vous donne ma version personnelle. Pour les archéologues, le terme " graffiti " sert à distinguer les inscriptions populaires des inscriptions officielles trouvées sur les monuments antiques. Par extension, tout marquage non officiel, donc illicite, sur un support très officiel (mur, train, mobilier urbain) est un graffiti. Les tags, ces lettrages correspondant à de grandes signatures boursouflées plus ou moins barbouillées à la bombe, en font donc partis. Dans la catégorie des modes d'expressions murales on trouve aussi le pochoir (fait avec bombe et papier découpé), le graph (fait avec bombe, collage ou peinture), le sticker (autocollant), et plus rare, la mosaïque. Et il y en a sûrement plein d'autres...
Avant d'être piquée par la curiosité, j'éprouvais pas mal de préjugés et de mépris pour ce que je considérais comme le parent pauvre de l'image. J'ai découvert un mode d'espression très libre, extraordinairement vivant, bourré d'humour, d'intelligence et terriblement corrosif. Pour en avoir une idée plus précise, balladez-vous sur le lien "vision générale", sorte de journal/archivage de l'art de la rue. La communauté est immense, beaucoup sont excellents, je ne peux pas les lister tous ici. J'apprécie particulièrement l'anglais Bansky, à l'humour noir et acide, qui s'est surtout fait connaitre par ses interventions subtilement intelligentes et si drôles (sauf pour les conservateurs) dans les musées. Il y a aussi les Space Invaders français en mosaïque, qui créent un jeu de piste dans toutes les grandes villes du monde, et mon préféré, WK Interact, Eddy de son prénom, français d'origine, parti à vingt ans graffiter les murs de New-York puisque la France ne voulait rien voir de ce genre d'expression. Elle ne veut pas voir davantage aujourd'hui car, après la vague de récupération par le marché de l'art contemporain pour les meilleurs d'entre eux, les autres, à l'extérieur, fondent silencieusement sous l'effet des solvants réprobateurs.
Pour comprendre le sujet jusqu'au bout, j'ai voulu tenter l'expérience en passant du côté de l'interdit. Pour cela j'ai choisi la version sticker à message, plus manipulable et discret que les bombes et les pots de colle qui demandent tout de même un coup de main des copains (hé oui, on ne s'improvise pas graffiteur si facilement, surtout quand on est une petite blonde en jupe et manteau long). Investir un espace public est très difficile: on se sent tout de suite coupable, il faut trouver un lieu visible et en même temps pas trop exposé ni, surtout, répréhensible, repérer les zones à hauteur de regard, un peu protégées pour que les stickers soient plus difficiles à enlever. Bref, ça devient vite un jeu et on regarde la ville autrement. Je me suis donc bien amusée à faire mon petit poucet moderne en collant mes stickers grands comme la main sur un itinéraire bien précis. Deux jours plus tard, je refais le même chemin: plus trace de stickers nulle part. Je renouvelle l'expérience: pareil. Depuis je regarde d'un peu plus près l'activité discrète des petits hommes verts parisiens. Ils sont redoutables: pas une affichette, une signature, un dessin quelconque, un logo n'échappent à leurs batteries de chiffons, grattoirs, brosses et dissolvants. Paris se doit de rester sans tâche pour le cliché touristique et la prédominance publicitaire. Ou alors rien ne doit détourner l'attention en l'air afin de voir où on met les pieds ? A signaler tout de même: ces derniers temps un seul collage a survécu longtemps, celui du portrait de Florence Aubenas.
Aujourd'hui, on peux considérer que le champs d'action s'élargit. Les casseurs de pub, par leurs méthodes et leur état d'esprit, s'apparentent aux graffiteurs. D'ailleurs les procés qui leur sont intentés montrent bien que la publicité est un support "officiel" inattaquable qui, comme tout ce qui touche l'institutionnel, n'aime pas l'humour. Pour les bloggueurs, qui représentent à mes yeux une communauté à l'esprit ouvert et critique, c'est un domaine à explorer car, bien souvent, ce que les graffiteurs font par l'image se rapproche de ce que vous exprimez par les mots. Ils ont investi un espace solide, vous êtes dans le virtuel: un rapprochement des deux genres donnerait un mélange explosif. A développer ?