neige

Peut-on éprouver de la nostalgie pour ce qu'on ne connait pas ?
Une question bien sérieuse pour la petite fille que j'étais. Le nez collé à la fenêtre, je regardais la mer en rêvant aux montagnes avec l'envie douloureuse d'être là-bas. Je voulais, sans les avoir jamais connus, la buée dans l'air glacée et le craquement sourd de la neige sous mes pas, la lumière dure qui fait fermer les yeux et le froid qui mord la peau.
C'était le début de la popularisation des sports d'hiver. Alors que je guettais le thermomètre et la couleur du ciel, mes copines revenaient avec un bronzage superficiel plein d'arrogance. Je ne les enviais pas, le ski ne m'intéressait pas. Et je savais que mon tour viendrait d'aller voir par moi-même ces régions où la nuit se fait sur un battement de cils alors qu'ici le soleil n'en finit pas de se coucher.
J'aimais ma région par-dessus tout, mais j'aimais aussi le froid extrême. Sans raison. Je savais déjà que plus de cinq siècles de filiation bien établie m'attachaient à cette terre balayée par les tempêtes, pourtant j'avais le mal de pays que je ne connaissais pas.
Bien plus tard, la découverte de quelques dates insolites dans l'histoire familiale ont fait apparaître un inconnu sur la branche. Secret de famille, parenté inavouable ? Cet absent des registres sortait pour moi des brouillards de l'hiver.
Maintenant j'en suis sûre, un ancêtre venu du froid s'est exilé sur ces rivages austères. Ce mystérieux grand-père m'a laissé en héritage la nostalgie d'un ailleurs qui me parle de lui plus sûrement que des photos. Et aujourd'hui encore, bien qu'il neige rarement au bord de la mer et au coeur des grandes villes, je guette toujours la chute du thermomètre et la couleur du ciel.